mercredi 15 février 2012

Bagne de Guyane : qu’est-ce qu’une île ?

On peut avoir de nos îles caribéennes une image paradisiaque de vacances, d’un climat privilégié, de la douceur des alizés, de couleurs chatoyantes… bref. Cela n’est certes pas faux, mais “partiel, parcellaire et partial”, doudouiste même et, souvent, stupidement publicitaire. Car on oublie trop vite la fureur du climat de nos régions, les pluies ravageuses et l’Histoire, violente, dont la tragédie a forcé la naissance de nouveaux peuples.

Ici, nous sommes en Guyane, aux îles du Salut, sur l’île Royale et juste devant les vestiges du “bain des forçats”. En face, c’est l’île du Diable où l’on fit construire la cellule qui deviendra l’enfer de Dreyfus. L’accès en est aujourd’hui formellement interdit. L’accostage, rendu possible autrefois par un câble tendu entre les deux terres, y est particulièrement difficile à cause des courants dangereux.

Malgré mes demandes d’autorisation répétées auprès du CNES (qui a la charge de l’entretien des lieux), le refus a été sans appel. Seuls quelques marins chevronnés, connaissant particulièrement bien la côte et les marées, peuvent y accéder. Il faut également être bon nageur et posséder un équipement parfaitement étanche pour le matériel photographique, car la mise à l’eau se fait obligatoirement à un point précis. De plus l’île, peu entretenue aujourd’hui, est devenue une cocoteraie sauvage. Les palmes qui tombent et s’accumulent forment une véritable patinoire.

Île du Diable vue depuis l'île Royale, photo d'ouverture de Bagne (éd. Gang)

J’ai tenu à ce que cette image soit la première de l’ouvrage Bagne, volontairement en noir et blanc, en guise de préface visuelle. On peut sentir le mouvement léger de la brise dans les palmes et le bain des forçats — aujourd’hui villégiature pour touristes — semble bien tranquille dans son reste de bassin de pierres.

On ne cesse de se demander ce que cette petite île, éclairée au loin par les derniers rayons du soleil couchant, peut bien avoir d’inquiétant…

=> Photo extraite du livre "Bagne" (Jean-Luc de Laguarigue/Patrick Chamoiseau, éd. Gang 2011)

vendredi 10 février 2012

Aucune excuse, aucune sanction, soutien total à M. Letchimy

Quand on commence à hiérarchiser entre les civilisations, sur les degrés de “l'inférieur” et du “supérieur”, on entre dans une dérive vers les pires horizons.

L’idée de civilisation, très à la mode durant les grandes conquêtes occidentales, renvoie à celle de culture dont elle serait le substrat le plus noble ; et le fait de culture débouche directement sur le socle de l’humain. Avec l’humain, venaient les absurdités de la “race” qui ont occupé les thèses de supériorité, et donc de hiérarchisation, où se sont abîmés le comte Arthur de Gobineau, les anthropologies racistes, et toutes les justifications du colonialisme. L’idée de “race supérieure” engendrait celles de culture et de civilisation supérieures. Ce qui autorisait à inverser la formule et à considérer que la simple possibilité de civilisation supérieure impliquait sinon une race (on n’ose plus l’avancer) mais des cultures et des humanités inférieures. C’est pourquoi l’équation réversible coloniser = civiliser a si longtemps duré, et pointe encore de temps en temps un restant de ténèbres.

Dès lors, chaque fois qu'un pouvoir politique ou religieux a cru appartenir à une civilisation “supérieure”, cela s’est toujours traduit par les grands crimes d'État que furent la Traite, l'esclavage, les colonisations, le système des camps de concentration, les apartheids, les génocides ou les purifications ethniques qui aujourd’hui encore occupent la vie du monde. Donc, réactiver l’idée de civilisation, et recommencer à les hiérarchiser n'est pas une mince affaire !

Ce n’est pas non plus une simple stratégie électorale, mais un état d'esprit, voire un semblant de pensée. Derrière les déclarations répétées du ministre de l’Intérieur de la France, se dessine l’auréole du discours de Dakar, les chroniques de la chasse aux enfants immigrés alentour des écoles, les velléités de police génétique contre les regroupements familiaux, la traque honteuse des Roms, le spectre du ministère de l’identité nationale, le grondement régulier des charters expéditifs, les quotas d’expulsions prédéfinis et célébrés, le renvoi des étudiants étrangers, et même la fragilisation systématique des immigrés en situation régulière qui, en ce moment, dès trois heures du matin, affrontent les glaciations devant les préfectures... En face d’une telle convergence, on croirait voir de grandes ailes qui s’ouvrent pour un sinistre envol.

Écoutons le “bon sens” du comte de Gobineau : “Les peuples ne dégénèrent que par suite et en proportion des mélanges qu'ils subissent, et dans la mesure de qualité de ces mélanges (…) le coup le plus rude dont puisse être ébranlée la vitalité d'une civilisation, c'est quand les éléments régulateurs des sociétés et les éléments développés par les faits ethniques en arrivent à ce point de multiplicité qu'il leur devient impossible de s'harmoniser, de tendre, d'une manière sensible, vers une homogénéité nécessaire, et, par conséquent, d'obtenir, avec une logique commune, ces instincts et ces intérêts communs, seules et uniques raisons d'être d'un lien social…”

On croirait entendre le cahier des charges du ministère de l’identité nationale, ou la feuille de route de ceux qui se donnent la mission explicite de protéger la civilisation française contre les invasions ! M. Letchimy a donc vu juste et a dit ce qu'il fallait dire comme il fallait le dire.

Et il a fait honneur non seulement à la Martinique mais à la France et à son Assemblée nationale tout entière. Car enfin, sans lui, le “célébrant des civilisations supérieures” serait venu, se serait assis, aurait écouté je ne sais politiquerie, et serait reparti sans que rien ni personne ne lui trouble la conscience. Il suffit d’imaginer que, dans les bancs derrière lui, soient assis, Clemenceau, Hugo, Lamartine ou Jaurès, pour mesurer ce qu’il aurait manqué à cette haute assemblée si M. Letchimy n’avait pas été là. Il aurait manqué le courage. Il aurait manqué la lucidité. Il aurait manqué une vision exigeante de l’homme et du rapport que les humanités peuvent nourrir entre elles !

Il y a donc une profonde misère morale à laisser supposer que son intervention aurait pour base de je ne sais quelle “sensiblerie tropicale” ; qu’il aurait hérité d’une “émotivité antillaise liée à l’esclavage” qui expliquerait je ne sais quel “dérapage”. Les soutiens et les analyses de cette sorte ne sont que honte et lâcheté.

De même, il est inadmissible que l’on balaie cela d’un revers de la main en indiquant qu’il s’agirait une polémique inutile. C’est un débat essentiel et profond. J’y vois l’affrontement majeur entre deux visions du monde et deux conceptions du vivre ensemble dans le respect que l’on doit à la diversité des humanités. J’y vois une controverse radicale qui relève au plus au point de l’éthique contemporaine, laquelle est une éthique complexe et dont il faut à tout moment penser le déploiement. J’y vois le souci de dresser un rempart commun contre cette barbarie qui est déjà venue et qui peut revenir.

Quel sujet peut se révéler plus sérieux que la conception même du rapport que les humanités doivent nourrir entre elles ?! Quels seraient les fondements d’un projet culturel, social économique, ou d’un programme présidentiel, qui déserterait cela ? Et que vaut une assemblée parlementaire où on se révèle incapable de discuter de ces fondamentaux-là ? Et que vaudrait une Assemblée nationale qui s’aviserait de sanctionner (de quelque manière que ce soit) ce qui la ramène aux fondements des valeurs républicaines et aux lumières de Montaigne, de Montesquieu, de Voltaire, de Lévi-Strauss, ou de ce cher Edgar Morin ? Sanctionner M. Letchimy, ou même en caresser l’idée, reviendrait à les sanctionner tous, et à laisser la porte ouverte à ces très vieilles ombres qui nous fixent sans trembler.

Patrick Chamoiseau

mercredi 1 février 2012

Lecture de photos : le camp de la transportation

Pour bénéficier de la belle lumière matinale dans nos régions, je commence toujours ma journée de bonne heure chaque fois que j’entreprends un nouveau travail photographique.

J'étais à Saint-Laurent-du-Maroni depuis peu, quand j'ai ouvert ma fenêtre au petit matin vers cinq heures. Je n'en ai pas cru mes yeux. Une épaisse fumée ceinturait l'horizon, je distinguais à peine le fleuve et je pensais qu’un sérieux incendie faisait rage non loin. J'imaginais la ville bientôt en flammes, mais le calme qui régnait me fit vite réaliser qu’il s’agissait simplement d’un épais brouillard, venant du fleuve et de la probable alchimie de son énorme masse d’eau combinée à la forte chaleur. Je me suis alors précipité vers les vestiges du camp de la transportation, étant convaincu qu'il devait y avoir là un élément nouveau dont je devais tirer partie pour réaliser l'image que j’avais en tête du lieu où était placée la guillotine.

Brume, petit matin, camp de la transportation, Guyane

J'ai aussitôt ressenti l’épaisseur de l’atmosphère, comme matérialisée, qui ajoute à la crasse, à la lourdeur de l’enceinte grise et noire — à l’angoisse du condamné. Le temps de mettre l’appareil sur pied, il était déjà six heures. Les premiers rayons du soleil perçaient, dissipant rapidement ce rideau d’artifice. Je n’ai eu que le temps de prendre cette photo. L’instant d’après, un ciel bleu et profond effaçait tous ces fantômes d’ombres et installait la journée. De tout mon séjour, jamais occasion ne m’a été redonnée de revoir une telle brume en Guyane.

La photographie ci-dessous est le pendant de la précédente. À vrai dire, je ne sais plus laquelle vient avant l’autre, et cela n’a pas beaucoup d’importance. Le bagne est construit selon des modules (quartiers) similaires et répétitifs qui, séparés par une grille, répartissent les hommes en fonction de la hiérarchie de leur peine.

Puits, tombée du jour, camp de la transportation, Guyane

Un détail cependant m’a frappé : « détail » qui, de fait, renforce l’horreur du lieu. Observez cette image : dans le fond, juste avant la grille de séparation, on distingue une petite construction circulaire. C'est le puits, la seule réserve d’eau.

Sur la première photo, il n’apparaît pas bien que le même espace circulaire soit pensé, prévu et spécifiquement réservé à l’emplacement de la guillotine. Celle-ci était érigée face à la bâtisse des cuisines, elle-même adossée au mur d’enceinte. Si l’image précédente a été réalisée au petit matin, celle-ci à l’inverse est faite à la tombée du jour quand le ciel est encore embrasé mais qu’aucun rayon du soleil n'éclaire plus nulle part. Ainsi on obtient le même effet de grisaille lourde. Les deux photos assemblées ou “appareillées” symbolisent pour moi le temps, celui de l’attente du condamné face à l’impensable, avant l’exécution capitale.

=> Photos extraites de l'ouvrage "Bagne" (Jean-Luc de Laguarigue/Patrick Chamoiseau, éd. Gang 2011)